Massacre de Srebrenica, un long combat vers la justice
Taghrib (APT)
Le 11 juillet 1995, Srebrenica, pourtant protégée par l’ONU, tombe aux mains des armées serbes. En quelques jours, le plus grand massacre qu’ait connu l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale est perpétré dans cette région de Bosnie. Plus de 8 000 hommes seront massacrés et 30 000 autres, vieillards, femmes et enfants seront déportés.
date de publication : Wednesday 12 July 2017 16:51
Code d'article: 274976
 
L’information est pratiquement passée inaperçue, perdue dans le flot des retweets entre la photo jupitérienne, le kebab d’un ancien candidat à l’élection présidentielle, la « libération » de Mossoul. Les Pays-Bas sont jugés partiellement responsables par la Cour internationale pour le génocide de Srebrenica qui est arrivé en juillet 1995. L’info s’est affichée en Google Alert sur mon téléphone. J’étais à la fois soulagée et triste.

Dimanche d’août sur les routes des Balkans. Assise aux côtés d’une quinzaine de chercheurs, doctorants européens réunis pour étudier l’Islam et les musulmans en Europe, je me perds dans mes pensées toutes tournées vers les allées innombrables de tombes d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards bosniaques musulmans que j’ai visitées plus tôt dans la journée à Srebrenica.

Ce paysage de l’est de la Bosnie que j’avais tant admiré à l’aller me dégoute au retour. Les vallées verdoyantes, le pittoresque de ces fermes me laissent désormais de marbre. Ce que je n’avais pas vu en matinée, c’était ce qui se cachait derrière ces paysages bucoliques. Je n’avais pas vu que derrière ce paradis pouvait se cacher l’horreur. L’horreur et le massacre de familles bosniaques musulmanes par les milices serbes. Je n’avais pas décelé le nettoyage ethnique de cette région qui, au lendemain de la guerre en Yougoslavie, se retrouve « nettoyée » des Bosniaques musulmans et cela est vrai jusqu’à aujourd’hui.

Srebrenica est une des destinations qui marque, qui vous laisse imaginer le pire, qui vous emplit de désolation et de colère.

Parmi une des discussions et moments de partage que j’ai vécus là-bas, je me souviens de la détermination d’un des rares survivants du génocide qui, à l’époque, travaillait pour les Casques bleus, et avait vu ses deux parents, comme des milliers d’autres personnes, littéralement livrés aux forces serbes à la sortie de la caserne des Casques bleus, principalement néerlandais mais présents pour le compte de l’ONU.

Tous connaissaient les ambitions des troupes de Milosevic. Tous connaissaient la volonté claire et limpide d’extermination des Bosniaques musulmans qui avaient fui le pire et trouvé refuge dans cette caserne, aujourd’hui lieu de mémoire du génocide de Srebrenica.

On peut tous se réjouir du travail de la Cour pénale internationale de La Haye, on peut tous se réjouir d’avoir assisté aux jugements de Milosevic et des pires commanditaires de ce génocide, on peut aussi tous se réjouir de voir les Pays-Bas assumer leurs responsabilités. Mais la victoire pour beaucoup est amère. Semblable aux inégalités qui sévissent dans le monde, la justice, ô combien louable, reste une justice des Grands, des Gagnants.

Pour le cas de Srebrenica, les plaignants se contenteront des Pays-Bas, à défaut de mettre la communauté internationale devant ses responsabilités dans l’extermination d’innocentes et d’innocents.

Ces derniers jours, c’est la France et de nombreuses entreprises telles que la banque BNP Paribas qui sont aux bancs des accusés. Pour un autre génocide, celui du Rwanda. Un an avant celui de Bosnie.

Et, là encore, les volontés des génocidaires étaient claires. En fait, quand on s’y attarde bien, la litanie du « On ne savait pas » ne s’applique jamais. Avant les réseaux sociaux, nos gouvernants savaient. Pendant des années, les associations incriminaient la France de Mitterrand et la politique étrangère de son ministre Hubert Védrine. Depuis quelques semaines, le combat autour des révélations s’intensifie. Il ne fait plus l’ombre d’un doute que, malgré l’embargo et les combats, la France continuait d’armer les génocidaires. À ce sujet, il faut lire le dernier numéro de la revue XXI et le reportage de Patrick de Saint-Exupéry sans équivoque.

Dans le monde arabe, la première partie de ce siècle a montré à quel point le gout de la justice internationale pouvait sembler amer.

À un Irakien rencontré lors d’un de mes périples européens, je n’avais sû que répondre à sa longue litanie sur la différence de traitement entre la rapidité de l’exécution du dictateur déchu irakien, filmée et mise en ligne, et l’absence de condamnation ou l’expression de remords d’un George W. Bush ou même d’un Tony Blair. Aucun discours rationnel, aucun décret international ne pouvaient expliquer comment et surtout pourquoi l’ancien Premier ministre britannique pouvait continuer à donner des leçons de démocratie et se donner bonne conscience avec sa Fondation quand son implication dans l’invasion irakienne pour des raisons fallacieuses ont provoqué l’anéantissement d’un peuple, de son Histoire et de son futur.

Si je devais retourner aujourd’hui à mon métier d’enseignante et expliquer à mes élèves et futurs citoyens du monde cette énigme, je me trouverais fort dépourvue de mots.

Ou peut être emprunterais-je la leçon qu’incarne ce survivant de Srebrenica qui, des décennies après la disparition de tous les membres de sa famille, n’a cessé de réclamer et d’œuvrer pour une forme de justice. Cette justice aura pris 22 ans dans ce cas, elle est imparfaite mais ce survivant aura au moins gouté amèrement de ses fruits.
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